
Pour bon nombre d'entre nous, l'image véhiculée par le Tarot est celle de la voyance et de son cortège de superstitions souvent très discutables.
On peut s'interroger sur ce qui a induit cette image et sur ses raisons d'être, surtout lorsque l'on découvre ce que représente exactement le Tarot. Mais peut-être cette mauvaise réputation est-elle une bonne chose, ainsi cet outil est-il appréhendé par chacun au niveau où il se trouve, à l'instar des grands et petits mystères de la Grèce antique. Le Tarot, c'est un peu l'histoire de la lettre volée d'Edgard Poe que tout le monde recherche et qui est pourtant si en évidence que personne ne la voit. Ce formidable réservoir de connaissance est là, sous nos yeux et pourtant ignoré parce que pris pour ce qu'il n'est pas.
On a beaucoup glosé sur les origines du Tarot, mais s'il n'y avait qu'une seule question à se. poser à son sujet, ce serait sans doute: comment se fait-il qu'il soit apparu en Europe à peu près au moment de la dissolution de l'Ordre du Temple, donc à la fin de la construction des cathédrales? Coïncidence? Peut-être ... Toujours est-il que les symboles qu'il renferme sont tous ceux que l'on peut contempler sur les vitraux et dans la pierre de ces édifices gothiques. Au moment où l'on cesse de les graver, de les sculpter, ils resurgissent, transférés sur de petits morceaux de papier, dont l'avantage certain est leur discrétion et leur facilité de transport d'un bout à l'autre de notre monde - occidental, en tous cas- au nez et à la barbe des inquisitions si florissantes à cette période de notre histoire. Ainsi, sans doute, en devenant souterraine, cette connaissance universelle a-t'elle pu être pérennisée.
C'est bien ainsi que l'on pourrait définir le Tarot: un récit en images, une bande dessinée sans bulles. Les symboles supplantent ici les mots et déploient en utilisant le moindre détail du dessin, un développement subtil qui demanderait pour chaque image, des centaines de phrases et de concepts différents. Pourtant ici, grâce aux symboles, la compréhension globale est instantanée.
Chacun de ces symboles apporte une information, comme autant de pièces d'un puzzle, ou les différents indices d'une intrigue policière. En synthétisant tous ces signifiants, on obtient un récit, puis un autre ou un autre, suivant l'ordre dans lequel ces éléments apparaissent.
Dans le très original "Château des Destins croisés" d' Halo Calvino, les personnages qui se retrouvent ont tous perdu la parole en entrant dans les lieux. Grâce à un jeu de Tarot posé sur la table de la grande salle, ils vont parvenir sans peine à se raconter leur histoire, pourtant fort compliquée.
Le célèbre "Manuscrit trouvé à Saragosse" 1 raconte à la manière bien particulière du roman picaresque, l'histoire d'un personnage qui raconte son histoire à un autre personnage, qui raconte ... jusqu'à la fin du récit où le dernier rencontre le premier et boucle ainsi la boucle. Exactement comme dans les 22 arcanes majeurs du Tarot où, dans le mouvement de l'Ouroboros, le FOU finit par retrouver le BATELEUR. Et dans ce roman foisonnant, qui rencontre-t'on? La Papesse, le Pendu, le Diable, le Fou, le Sage, tous les archétypes présents dans le Tarot, ce qui permet bien entendu si l'on sait les reconnaître de se délecter à une double lecture du roman.
Tout est informant dans le Tarot : nom des personnages, attitudes, gestes,
objets, couleurs, nombres, lettres hébraïques pour certains.
Leur observation amène un premier niveau de lecture.
Dans un deuxième temps, l'information devient allusion:
- Allusions maçonniques: la pierre angulaire de l'Empereur, le Pendu
qui laisse les métaux à la porte, la branche d'acacia des
Etoiles qui suggère la légende d'Hiram le bâtisseur
...
- Allusions astrologiques et astronomiques : la Lune, le Soleil, les Étoiles
...
- Allusions templières : Parallèle évident entre le
Diable et le Baphomet.
- Allusions alchimique s: Les 22 arcanes majeurs décrivent à
l'évidence le récit du Grand Œuvre Le Bateleur détient
les 4 éléments, la couleur de ses chaussures nous informe
que l'Œuvre au noir débute avec lui, l'arcane XIII nous parle
de la nécessité de mettre l'athanor en porte-à-faux,
l'ange de la Tempérance débutant l'œuvre au blanc lave
la matière et la dose: En effet, "le dosage ne peut être
fait que par un ange" affirment certains textes hermétiques,
l'arcane XXII parle du mercure étoilé, l'Œuvre au rouge
arrive avec la Lune et le Soleil annonce l'aboutissement du Grand Œuvre,
pour ne citer que ces quelques allusions.
Mais si le Grand Œuvre des alchimistes évoque la transformation de la matière, ce n'est pas en vain que chacune des lames majeures du Tarot porte le nom d'arcane - ou opération secrète- comme chaque phase du travail alchimique: dans l'athanor ou avec nos étranges images, s'il est question de transformation de la matière, il est question surtout de la transformation de l'être. Pour les alchimistes, l'obtention de l'or ne pouvait être réalisée que par l'intervention du divin, ce divin sommeillant dans la matière comme en tout homme. C'est le processus de transmutation de leur propre psyché, de leur âme, qui se projetait donc sur la matière chimique.
Le premier arcane majeur, le Bateleur, nous indique sans ambiguïté le départ de ce processus. Lorsque nous découvrons à la lecture des symboles dont il est porteur, qu'il représente Mercure, il s'agit à la fois du Mercure substance chimique de transmutation et de Mercure, messager des Dieux, lien entre le ciel et la terre, accompagnateur d'âmes2 et réceptacle de la connaissance. Le symbole de Mercure est l'oiseau et plus particulièrement l'aigle dont la légende dit qu'il se dévorait les ailes et ainsi tombait pour renaître à nouveau. Une allusion très peu voilée à la précipitation de la substance volatile: "Rends le volatil fixe et le fixe volatil" était l'un des leitmotiv de l'œuvre au noir et, dit M.L.Yon Franz3 "Chaque fois qu'une substance était sublimée en vapeur en ce que les alchimistes appelaient une "forme volatile" la précipitation ou la vapeur retournant à l'état liquide était très souvent représentée par un tel oiseau ...
L'oiseau représente ainsi un processus où l'aspect spirituel ou la prima matéria devient visible ct acquiert une forme purifiée, celle d'un liquide ou d'un solide, ce qui psychologiquement représente un processus de réalisation, d'intégration". Ainsi l'oiseau/Mercure apparaît les ailes déployées avec l'image de l'Impératrice, fixé dans la matière au cours de l'arcane suivant l'Empereur et ainsi de suite dans chaque lame qui représente êtres ailés ou anges.
Du point de vue psychologique, pour nous comme pour les alchimistes, "rends le volatil fixe" est une injonction à affermir ce qui peut être dispersé, incertain, déstructuré, et "lele fixe, volatil", à devenir plus souple, plus ouvert, plus adaptable à la transformation.
Mais comment détecter dans le Tarot ces éléments de transmutation? Simplement grâce au langage des archétypes.
Comment donner une définition exacte de ce concept? D'autres s'y sont "cassé les dents" avant moi. Bergson les appelait "les éternels incréés". Disons qu'ils sont un contenu de l'inconscient qui ne peut s'exprimer que par un langage symbolique. Carl Gustav Jung les nommait "les organes de l'âme". On peut dire de l'archétype qu'il est une sorte d'axe potentiel au sein de la psyché, existant A PRIORI pour chaque individu et inhérent à l'inconscient collectif. Représentant la somme des possibilités latentes de l'humain, il émerge de notre inconscient pour agir en force dans notre vie. L'ensemble des archétypes correspond au dépôt de toute l'expérience de l'humanité. Ses significations tournent autour des rapports entre Dieu, l'univers et l'homme et constituent le fonds essentiel de toutes les religions. Leur intégration aux dogmes les ont le plus souvent vidés de leur forme originelle, mais sans leur retirer leur puissance "magique" au niveau de l'inconscient. On retrouve ces archétypes, et nous allons y revenir, dans toutes les mythologies, contes de fées, traditions religieuses, légendes.
L'archétype fonctionne suivant une structure bi-polaire, un peu comme une pièce de monnaie avec son côté pile et son côté face et contient toujours un aspect sombre et un autre lumineux, sans toutefois d'opposition, mais au contraire, dans la complémentarité, particularité liée aux symboles et très importante pour la compréhension du Tarot.
L'archétype possède un noyau invariable de signification qui détermine son aspect, mais en même temps accumule en lui - prenons l'exemple de l'archétype de la mère"tous les aspects, tous les symboles du maternel". Ajoutons que "le prototype de la mère et les traits de la "Grande Mère" (Magna Mater) avec toutes leurs qualités paradoxales sont aujourd'hui les mêmes dans l'âme humaine qu'aux temps mythiques".
Il n'est évidemment pas possible de dresser une liste des archétypes, mais citons entre autres: le sage, le fou, l'enfant, la source, la croix, le chemin, la tour, le père, etc.
Prenons dans le Tarot l'exemple de l'archétype du Père et
voyons où et comment il apparaît :
- Dans l'arcane IV l'Empereur, il représente le père porteur
de la loi, des limites, de la structure.
- Dans l'arcane V le Pape, il peut être le père spirituel,
celui qui enseigne ou transmet un savoir, une culture, donc lié à
la parole, celle du père, qui construit (ou détruit si elle
est trop castratrice ou absente).
- Dans l'arcane IX, l'Ermite assimilé à Saturne/Cronos, parle
d'expérience, de la sagesse de celui "qui était là
avant", mais aussi de limitations: positives, si elles correspondent
à la mise en place de règles, négatives si l'interdit
envahit tout, prend toute la place. Souvenons-nous du mythe de Cronos, qui
avait castré son père et avalé ses propres enfants,
jusqu'à ce que Zeus lui fasse rendre gorge.
- Dans l'arcane XVI la Maison-Dieu, dont l'aspect phallique est évident,
il désigne le père géniteur, mais aussi évoque
le franchissement de l'Oedipe, ou symboliquement la "mort" du
père.
- Dans l'arcane XIX le Soleil, comme dans les dessins d'enfant, il définit
l'image du père.
Ainsi en est-il dans le Tarot de tous les archétypes. Si nous considérons cet outil comme structure projective, nous constatons que l'abondance des images se rattachant à un archétype donné va souligner la force avec laquelle celui-ci agit au niveau de l'inconscient. Son surgissement à travers un choix d'images informe de la nature du problème qui se fait jour. Plus une problématique reste inconsciente, c'est-à-dire non reconnue ou non encore connue, plus elle va posséder de la force et d'une certaine façon nous posséder en "vampirisant" notre énergie. Elle va alors se manifester dans nos comportements, nos choix, nos réactions et tout ceci à notre insu.
La reconnaître va permettre de s'en dissocier et restaurer un véritable dialogue avec notre âme, donner du sens à notre vécu. D'un point de vue alchimique cet "état des lieux" psychique nous apprend où en est notre Grand Œuvre intérieur et quel est à présent l'élément à travailler, à doser.
Dans un rôle thérapeutique, il n'est pas souhaitable de rendre conscient de façon abrupte sans être intrusif et destructeur, ce que la personne désire peut-être cacher dans sa préconscience pour toutes sortes de raisons (que nous ne développerons pas ici) en même temps qu'elle manifeste le désir de sortir de sa souffrance.
C'est là que le conte prend toute son utilité.
Dans "Psychanalyse des contes de fées", Bruno Bettelheim souligne que "le conte de fées utilise des symboles universels qui permettent" à chacun" de choisir, de négliger ou d'interpréter le conte suivant le stade de développement intellectuel et psychologique qu'il a atteint". S'il parle plus précisément des enfants, le processus est tout aussi vrai pour les adultes. Le mythe fonctionne à l'identique, avec cependant une différence de taille, c'est son exigence. Il met en scène des héros, adultes, forts et "presque" parfaits puisque souvent demi-dieux : Hercule, Odin, Arthur, Arjuna, Ulysse, Dyonysos ... Dans le conte, le véritable héros, c'est l'enfant. Comme lui, l'enfant qui est en nous a peur devant l'inconnu, le héros aussi sans doute, mais il ne peut l'avouer puisque c'est un héros! Au-delà de cette différence, leur point commun, ce qui nous intéresse ici, c'est que le héros des contes ou des mythes, quel qu'il soit, découvre des clefs, des solutions, des possibilités nouvelles, comme autant de trésors et d'épées merveilleuses.
Les mythes comme les contes parlent de notre histoire, de ce que nous avons déjà vécu, de ce que nous traversons aujourd'hui. En établissant même inconsciemment des parallèles entre ce récit et nos difficultés présentes, nous nous identifions à ces héros. Si eux-mêmes ont douté un moment, nous pouvons porter un regard plus indulgent sur nos propres faiblesses. Ce qu'ils ont réussi, nous savons alors que nous pouvons le réussir aussi et nous savons COMMENT. "Vilain petit canard", nous apprenons à utiliser nos ailes de cygne.
Ainsi, partant des archétypes, voit-on se dessiner dans les arcanes du Tarot des récits auxquels nous allons pouvoir _ si nous y sommes prêts- nous identifier pour aller de l'avant.
Pour mieux comprendre ce processus, étudions l'exemple de l'arcane XVIII, la Lune.
Une lune dans laquelle s'inscrit un visage féminin domine la scène. Masqué par cette lune, image symbolique de la mère et du féminin, se devine le soleil (le père et le masculin). On n'en voit apparaître que les rayons, comme la couronne solaire, lors d'une éclipse. Au-dessous, un étang à l'eau stagnante est entièrement rempli par une .énorme écrevisse rouge. Partant de cet étang, un chemin serpente, plein d'hésitations et de méandres, comme autant de retours en arrière. Il passe entre deux chiens, un noir et un blanc, à l'image de nos oppositions et nos contradictions. L'un hurle à la lune, l'autre est assis. Symboliquement, les chiens sont les fidèles gardiens du foyer, dont les deux tours qui se profilent plus loin vers l'horizon seraient la porte. Ces tours semblent surveiller un passage et encadrent le chemin qui continue jusqu'à un horizon vide.
Si nous reprenons les significations des différents symboles, que nous raconte cet arcane?
D'abord, la mère et l'étang: La mère (mer?) et l'océan intérieur (l'étang), dans lequel l'enfant (écrevisse) est en gestation. Le rouge, celui du sang, représente la vie et toute l'énergie dont le bébé va disposer pour l'accomplir. Comme l'écrevisse est contrainte chaque année, sous peine de mort, à rejeter sa carapace devenue trop petite, l'enfant doit, au terme de la gestation, sortir de "l'océan "protecteur pour naître au monde. A ce moment, le cordon ombilical (figuré par le chemin), va être tranché afin que le bébé devienne autonome. Ce processus se répète sur le mode symbolique tout au long de la vie au cours de chaque expérience, lorsque l'enfant quitte ses parents et devient lui-même adulte, lors des grands changements (changements de lieu, d'habitudes, de travail, de cadre), des ruptures (deuils, séparations). Ce processus, bien qu'il soit vital et inhérent à la vie, génère toujours une part de souffrance liée à l'incertitude, à l'inconnu (l'horizon nu de l'image), à la perte de repères.
Revenons au bébé dont la mère, au-début, représente toute l'existence. Elle borne l'horizon, masque le père et l'enfant croit ne faire qu'un avec elle (même si les pères d'aujourd' hui sont beaucoup plus attentifs et présents en général). Dès que l'enfant garçon saura parler, il lui dira "je veux me marier avec toi", à quoi le papa présent répondra: "Impossible, je suis DEJA marié avec maman". Première manifestation de la loi du père, première pose de limites que la rencontre avec l'Oedipe, qui va structurer l'enfant en l'obligeant par le deuil de son rêve, à plonger dans le réel et accomplir l'action symbolique puis concrète, de se "séparer" de sa mère pour aller chercher une femme ailleurs, "à l'extérieur", c'est-à-dire à "épouser" le monde. L'enfant doit apprendre que pour devenir soi-même il va devoir émerger de ce qu'implique sa relation avec ses parents: "Tu quitteras ton père et ta mère" Pour cela, il ne pourra éviter d'emprunter le chemin tortueux et incertain. Les deux chiens noir et blanc y représentent les deux polarités (masculine/féminine) des parents: il doit les dépasser pour expérimenter les siennes propres, ainsi que ses propres doutes et contradictions.
Pour aller à la rencontre des autres, on dit souvent qu'il est nécessaire de "casser sa carapace". afin d'accepter la confrontation avec des personnalités différentes, de s'adapter il des situations nouvelles, ce qui ne pourra être fait avec facilité que si la différenciation avec la mère a bien été accomplie, si l'enfant a pu acquérir les repères et les lois posées par le père. Pour cela, il aura fallu que l'éclipse de soleil représentée sur l'image ait cessé. autrement dit, que la mère ait laissé à la parole du père son indispensable place.
L'écrevisse est trop grande pour ce marécage qu'elle remplit en entier, mais c'est SON marécage, elle le connaît, il la rassure, même si elle y étouffe, et en est prisonnière. Combien de situations de la sorte vivons-nous dans la vie? Avons-nous toujours la force de quitter le marécage de nos habitudes, même si nous y mourons à petit feu, enlisés? Et si nous franchissons le pas, n'allons-nous pas être confrontés à nos doutes et nos contradictions, aux avis et critiques des uns et des autres (les chiens blanc et noir), qui eux savent si bien - du moins le disent-ils- ce qui est bon pour nous ?
Si nous franchissons certaines limites emprisonnantes mais rassurantes (les tours), nous ne pourrons plus revenir en arrière: les constructions, dogmes, certitudes, qui nous protégeaient comme les fortifications protègent la ville, deviendront alors des barrières infranchissables lorsque nous nous serons dissociés d'elles, devenus étrangers à ce qu'elles représentent. Quel sera alors l'inconnu qui nous attend au bout du chemin? Et plutôt que d'affronter tout cela, ne préférerons-nous pas mourir par manque d'air dans notre prison souvent dorée? Ou alors. quel sera le viatique qui nous permettra de traverser le désert, tels les Hébreux quittant l'Egypte et leur esclavage et traversant la Mer des Joncs (étrange ressemblance avec le marécage du dessin), pour s'enfoncer vers les périls du désert? Comme nous dans l'expérience de la vie, ils s'éloignèrent de l'Egypte, leur prison nourricière (la mère, la stagnation), pour aller vers Dieu (le père intérieur ou le Soi pour employer la terminologie de C.G.Jung) et la réalisation de l'âme.
On retrouve aussi dans cet arcane le "Mythe de la Caverne" de Platon. Pour ceux qui auraient oublié l'histoire, Platon dresse une parabole de l'incommunicabilité de l'expérience personnelle - expérience de la vie comme expérience mystique et intérieure à travers l'histoire de prisonniers enchaînés depuis toujours dans une caverne, ne connaissant . du monde extérieur que les reflets d'un feu projeté sur les parois de la grotte et les ombres des êtres assis autour de ce feu. Pour eux, le monde extérieur ne peut se limiter qu'à cela. Supposons, poursuit-il qu'un de ces malheureux, débarrassé de ses chaînes, sorte et fasse l'expérience du soleil, des hommes en chair et en os. S'il pouvait ensuite retourner dans la caverne, quel accueil lui serait donc réservé? Nul ne voudrait le croire et il serait rejeté comme un menteur. En franchissant l'entrée de la caverne (les deux tours), il serait devenu étranger; ce qu'il aurait appris lui interdirait le retour en arrière.
Cet arcane de la Lune va aussi évoquer le conte de "La Petite
Sirène" d'A. Ch.
Andersen. Elle vivait heureuse dans la mer (dans l'indifférencié
de la mère symbolisé ici par l'étang). Sa voix ravissante
lui servait à charmer les hommes sur les bateaux. Au cours d'une
tempête, elle aperçoit le Prince (le père) sur un navire
en train de couler et l'aime instantanément. Elle le sauve de la
noyade et replonge dans la mer. Affreusement malheureuse, elle pense à
lui sans cesse mais ne peut le rejoindre: une sirène n'a pas de jambes:
Notons au passage, pour rappeler que le pouvoir des symboles s'applique
aussi au corps, qu'en morphopsychologie, les jambes sont reliées
au père, comme le ventre et la poitrine le sont à la mère.
L'enfant "se fabrique" un corps en fonction de ses besoins par
rapport à l'un ou l'autre des deux parents: de longues jambes pour
pouvoir suivre le père dans ses balades ou des seins opulents pour
être une bonne mère par exemple, ct ce dans l'immense majorité
des cas. Donc, la petite sirène n'a pas de jambes. La sorcière
sollicitée alors lui dit: "Je veux bien te donner ce que tu
me demandes, mais en échange tu me donneras ta voix." Marché
conclu. Voici la jeune tille pou vue de belles jambes, mais plus un son
ne peut sortir de sa bouche. Le prince vient à passer et la voit
si belle et si seule qu'il l'emmène en son palais. Elle lui rappelle
quelqu'un. Mais qui? Comment pourrait-elle lui dire qu'elle l'a sauvé
et qu'elle l'aime? Elle est près de lui, chérie comme un petit
animal, jusqu'au jour où le prince lui annonce son prochain mariage.
Dans son désespoir, la petite sirène appelle ses sœurs.
Elles lui tendent un poignard: "Tue le prince, son sang te rendra ta
queue de poisson, et tu pourras nous rejoindre". Comme l'enfant des
eaux ne peut se résoudre à tuer le Prince/Père, ni
à retourner à la Mer/mère, elle décide de mourir.
AI' instar de la Petite sirène, si l'enfant s'obstine à vouloir épouser le père (ou la mère), c'est-à-dire franchit malle cap de l'Oedipe, il (elle) meurt à lui (elle)-même: aucun des hommes (femmes) rencontrés dans sa vie ne pourra lui convenir puisque aucun ne pourra être à la hauteur de l'image référence trop idéalisée qui masquera ses propres désirs et faussera ses choix. Ne disposant pas de sa propre parole pour se dire, se positionner, l'enfant devenu adulte ne pourra se construire dans sa différence.
On pourrait aussi évoquer à travers cet arcane le conte de "Boucle d'or", cité par Bruno Bettelheim, ou bien d'autres histoires encore, reliées par le sens à cette image de la Lune. Nous nous en tiendrons là.
Ainsi en est-il de tous les arcanes du Tarot. Nous y retrouvons encore avec l'arcane VII le Chariot, Blanche-Neige et les 7 nains (autant de facettes de sa personnalité inconsciente) et le Petit Poucet ou l'avènement du Soi; avec l'arcane III l'Impératrice, Peau d'âne et ses trois robes; La lame XXI le Monde, va évoquer Dionysos, celui qui est né deux fois; avec le II la Papesse, c'est l'histoire d'Oedipe qui va se dessiner; Odin perdant un œil comme le Cyclope d'Ulysse, va apparaître avec le Pendu, l'arcane XII; l'histoire de Job, celle de la confiance et de la foi, sera racontée avec les arcanes XIV à XXI et les Travaux d'Hercule de l'arcane 1 à l'arcane XII, pour ne citer que ces quelques exemples.
Chaque histoire contée à travers les symboles du Tarot est le récit archétypal d'un épisode de l'aventure humaine, de la mienne, de la vôtre. Les hommes sont tous différents, mais tellement semblables! Pour l'essentiel, ce sont les mêmes expériences qui nous font souffrir ou nous remplissent de joie, nous déstabilisent ou nous encouragent, que l'on soit jeune ou vieux, blanc ou noir.
L'humanité a stocké ce patrimoine d'expériences, raconté de façon voilée par les contes et les mythologies, dans une gigantesque mémoire universelle, les archétypes. L'homme est bien loin d'être parfait, mais il est cependant perfectible. Il a seulement besoin de repères pour avancer à travers son Grand Œuvre intérieur. La confrontation avec ces images, comme avec un reflet dans un miroir, permet de se reconnaître et ce faisant, de reconnaître et de mieux comprendre les issues, les solutions, les voies que nous présente la vie, comme autant de possibilités d'évolution et de construction personnelles.